16 Fév Musique ancienne, nouvelles milliards : le boom des catalogues
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Bob Dylan a vendu ses chansons pour plus de 450 millions d’euros. Bruce Springsteen, pour environ 500 millions. Queen, pour 1,27 milliard. Et Pink Floyd, pour environ 400 millions. Ce qui ressemble à une liquidation massive est en réalité la plus grande mutation de l’industrie musicale depuis l’avènement du streaming. La musique ancienne est devenue l’or nouveau. Et les plus grands labels mondiaux paient des prix qui auraient été inimaginables il y a dix ans.
Pourquoi les vieux titres valent soudain des milliards
La réponse courte : le streaming. Avant Spotify et Apple Music, les chansons rapportaient à peine quelque chose après quelques années. Le CD était vendu, la radio diffusait du nouveau, les revenus s’évaporaient. Le streaming a totalement inversé cette logique. Un titre écrit en 1975 génère en 2026 autant de revenus qu’au jour de sa sortie. Chaque écoute compte. Et les vieux titres sont bel et bien écoutés. En continu. Partout.
« Bohemian Rhapsody » de Queen compte plus de deux milliards d’écoutes sur Spotify. « Billie Jean » de Michael Jackson, plus de 1,5 milliard. « Like a Rolling Stone » de Bob Dylan est diffusée des milliers de fois chaque jour, soixante ans après sa première parution. Ces titres ne coûtent rien à produire, rien à promouvoir, rien à commercialiser. Ils existent tout simplement et génèrent de l’argent. Pour toujours.
Les grands labels l’ont compris. Sony Music a mené ces dernières années une stratégie d’acquisition agressive. L’acquisition du catalogue Queen pour environ 1,27 milliard d’euros au milieu de l’année 2024 constitue à ce jour le plus gros accord conclu. En février 2024, Sony a acquis la moitié des droits d’édition (publishing) et des droits sur les masters de Michael Jackson pour plus de 600 millions d’euros. À la fin de l’année 2024, le catalogue Pink Floyd a été ajouté pour environ 400 millions d’euros. Universal Music avait pris les devants en acquérant en 2020 les droits d’auteur de Bob Dylan pour un montant estimé à plusieurs centaines de millions d’euros. Sony a ensuite racheté les droits sur les masters de Dylan. L’intégralité du catalogue de Bruce Springsteen est également passée chez Sony, pour environ 500 millions d’euros.
Les mathématiques derrière ces accords
L’évaluation des catalogues musicaux repose sur un multiplicateur appliqué aux revenus annuels. Un catalogue typique est valorisé entre 15 et 30 fois ses revenus annuels. Plus les flux d’écoutes sont stables et prévisibles, plus le multiplicateur est élevé. Queen représente le catalogue idéal : une poignée de titres connus de tous, constamment présents dans les films, la publicité, les événements sportifs et les playlists. Les revenus sont aussi prévisibles qu’une obligation d’État. Seulement, avec un rendement supérieur.
Pour les acheteurs, il s’agit d’une affaire à faible risque. « Bohemian Rhapsody » sera encore écoutée dans dix ans. Dans vingt ans aussi. Probablement dans cinquante ans. Ces titres font partie de l’histoire culturelle. Ils ne vieillissent pas. Ils n’ont aucune concurrence. Aucun nouvel artiste ne pourra remplacer « Billie Jean ».
Pourquoi les artistes vendent
La réponse évidente : l’argent. Mais la situation est plus complexe. Beaucoup des artistes qui vendent sont dans la soixantaine, la soixante-dixième ou la quatre-vingtième décennie de leur vie. Bob Dylan avait 79 ans lorsqu’il a cédé ses droits d’auteur. Springsteen, 72 ans. Ces accords constituent aussi une planification successorale. Plutôt que de léguer à leurs héritiers un portefeuille complexe de droits musicaux nécessitant une gestion spécialisée, les artistes perçoivent durant leur vie une somme unique, fiscalement plus avantageuse que des redevances continues.
En outre : les valorisations n’ont jamais été aussi élevées. La combinaison des taux d’intérêt bas au début des années 2020 et du boom du streaming a propulsé les multiplicateurs à des niveaux records. Celui qui a vendu en 2021 ou 2022 a trouvé le moment idéal. Quant à savoir si ces prix resteront aussi élevés, c’est incertain. Le retournement des taux d’intérêt a alourdi le coût du capital, et certains analystes mettent en garde contre une correction.
Aucun nouvel artiste ne peut remplacer « Billie Jean ». Cela fait des vieux titres l’investissement le plus sûr de l’industrie musicale.
Ce que cela signifie pour les jeunes artistes
C’est ici que la situation devient inconfortable. Si Sony dépense 1,27 milliard d’euros pour le catalogue Queen, cet investissement doit être rentable. Cela signifie que ces titres doivent être partout : dans les playlists, les films, la publicité, les algorithmes. Chaque place occupée par « Bohemian Rhapsody » dans une playlist « Découvrir la semaine » est une place que ne peut occuper un nouveau titre.
Les plateformes de streaming disposent d’un stock limité d’emplacements privilégiés dans leurs playlists. Or les labels ayant déboursé des milliards pour des catalogues ont un intérêt majeur à placer ces titres aussi souvent que possible. Cela crée une concurrence dans laquelle les jeunes artistes ne se battent pas seulement contre d’autres nouveaux talents, mais contre les plus grands titres de tous les temps, soutenus par un budget marketing à hauteur d’un investissement milliardaire.
Cela ne signifie pas que la nouvelle musique n’a aucune chance. Mais cela signifie que la barre est plus haute. Celui qui suit la guerre du streaming entre Apple et Spotify voit clairement le schéma : les plateformes ont besoin de contenus exclusifs et de nouveaux tubes, mais leurs algorithmes privilégient ce qui fonctionne déjà. Et ce qui fonctionne depuis cinquante ans bénéficie d’un avantage injuste.
L’autre versant : la musique comme actif financier
Le boom des catalogues a attiré une nouvelle catégorie d’investisseurs. Hipgnosis Songs Fund, fondé en 2018, fut l’un des premiers fonds à transformer les droits musicaux en produit d’investissement. Les investisseurs achètent des parts de catalogues de titres comme ils achèteraient des actions. Le rendement provient des revenus issus du streaming, des accords de synchronisation (sync) pour le cinéma et la publicité, ainsi que des paiements de licences.
Cela peut sembler abstrait, mais cela a des conséquences concrètes. Lorsque la musique devient un actif financier, ce qui prime, ce sont le rendement et la prévisibilité, pas la valeur artistique. Les catalogues les plus précieux ne sont pas nécessairement les plus remarquables sur le plan artistique, mais ceux dont les flux d’écoutes sont les plus stables. Un titre écouté 100 000 fois chaque jour vaut plus qu’un album salué par la critique mais aux chiffres fluctuants.
Pour l’industrie musicale, il s’agit d’une transformation fondamentale. La musique a toujours été une activité risquée : la plupart des titres échouent, seuls quelques-uns deviennent des tubes. Les vieux catalogues ne comportent plus aucun risque. Ils constituent le refuge sûr dans une industrie autrement dominée par l’incertitude. Que la musique générée par IA vienne modifier cette donne, ou qu’elle ne fasse qu’accentuer l’explosion de l’offre de contenus nouveaux tandis que les vieux classiques continuent de tourner sans faille, voilà l’une des questions les plus passionnantes du secteur.
La musique ancienne est devenue l’investissement le plus sûr du secteur. Pour les légendes, c’est une sortie lucratrice. Pour les labels, c’est un pari sur l’éternité. Pour les jeunes artistes, cela signifie que la concurrence ne vient pas seulement du quartier voisin, mais des plus grands titres de l’histoire.
Q&A après le show
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Que vend-on exactement dans un accord de catalogue ?
Quel est le plus gros accord de catalogue de tous les temps ?
Quelles conséquences pour les fans après un accord de catalogue ?
Les jeunes artistes peuvent-ils aussi vendre leur catalogue ?
Source de l’image : Pexels / cottonbro studio
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